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Vieillir Tous Ensemble

Avec le vieillissement de la population, la question de l'hébergement des personnes âgées dépendantes va devenir une question cruciale. En effet, pouvons-nous accepter de cacher la misère du « grand-âge » dans des maisons de retraite parfois abandonnées des familles et laissées aux seules mains de soi-disant professionnels du « bien vieillir ».

« Bien vieillir », voilà une expression toute faite que l'on retrouve un peu partout. Elle vient de l’américain « Successful ageing ». Comme si le mot vieillir ne suffisait pas. Il faut à tout prix rassurer et expliquer qu'il est possible de vieillir bien.

Justement nous devons nous interroger sur ce que signifie « être vieux ». Il n'y a pas d'âge pour être vieux. Le vieillissement commence à la naissance et la vie est un continuel vieillissement. Nous pouvons parler de déclin. Il existe un âge, différent pour chacun de nous, où l'énergie vitale semble s'étioler. Les forces tendent à diminuer et l'on devient fragile. Cela peut arriver à n'importe quel âge. La maladie peut entraîner une accélération du vieillissement. Ainsi nous pouvons voir des hommes ou des femmes de 40 ans en paraître vingt de plus, sembler être très fatigués, amoindris par la maladie, par la souffrance et la dépression. De la même façon il nous est arrivé de rencontrer des gaillards de 80 ans qui n'ont jamais été malades et qui en paraissent à peine 60.

Il y a une inégalité dans le vieillir. Ces inégalités viennent de plusieurs choses. Elles viennent de l'héritage génétique, de l'environnement, des comportements et des hasards qui font que bien que tous semblables nous sommes tous très différents dans l'intimité de nos cellules et de notre psychisme.

Une chose est sûre, c'est que nous partageons tous un même destin. Les plus chanceux d'entre nous aurons la possibilité de vieillir. Vieillir est donc une chance, non une calamité.

Hélas, la société de consommation dans laquelle nous évoluons n'aime pas beaucoup les « perdants ». Il faut aujourd'hui être toujours plus fort, toujours plus beau, afin de correspondre à un stéréotype sorti tout droit des agences de publicité. Avez-vous remarqué que lorsque la publicité montre une personne âgée, elle montre toujours une personne d'une cinquantaine d'années avec les cheveux blancs, image qui ne correspond pas à la réalité bien évidemment. Comment susciter du désir sur un corps décharné, ridé et souvent malade ?

Notre monde glisse petit à petit vers un monde virtuel dont les paradigmes se fondent sur de nouvelles valeurs : la beauté, la force, la réussite, la santé, le pouvoir, etc., ces valeurs ont remplacé la vertu qui consiste à savoir vivre ensemble malgré nos différences qui devraient être des richesses mais qui sont devenue motifs de haine et de divisions.

Les vieux par conséquent, tout comme les handicapés, font un peu « tache » au milieu des « bimbos », des « traders », des hommes politiques « bling bling » et des chanteurs champignons de Paris qui poussent en une nuit et qui à peine cueillis sont consommés, digérés et déféqués.

Notre société se détourne de son devoir de former correctement nos enfants afin qu'ils puissent devenir des êtres complets pour mieux assumer les âges lorsqu'ils arrivent. Elle se détourne également de sa responsabilité de prise en charge des personnes âgées qui sont nos parents et nos grands-parents, parfois nos arrière-grands-parents. Nous sommes tous potentiellement des parents , des grands-parents ou de futurs arrière-grands-parents. Changer le regard sur les personnes âgées devient donc indispensable pour nous assurer d'un vieillissement plus serein, plus respectueux et plus équitable.

Pouvons-nous nous satisfaire de la façon dont nous hébergeons les personnes âgées dépendantes dans notre pays ?

Certains vous diront, soit avec cynisme soit par méconnaissance que nous avons fait de gros progrès si l'on compare les maisons de retraite actuelles aux hospices d'autrefois. En effet, dans les hospices qui étaient tenus par des religieuses, les soins étaient précaires. Il faut juste préciser que ces soins étaient souvent gratuits et que les sœurs faisaient cela bénévolement par devoir.

Aujourd'hui ces maisons de retraite coûtent très cher aux familles. Que ce soit le public, l'associatif non lucratif ou le privé, le compte n'y est pas. Il n'y a pas assez de personnel pour s'occuper dignement de nos personnes âgées dépendantes. On ne les nourrit pas assez, partant du principe qu'elles sont âgées, souvent sans activité et que par conséquent elles ne devraient pas avoir trop de besoins alimentaires. Il s'agit bien entendu d'une idée reçue. La dénutrition fait rage dans ces établissements ce qui provoque des maladies comme les infections, les escarres, des pertes d'autonomie (fonte musculaire, désorientation,...) Par ailleurs, le manque de personnel induit également des surcoûts. Le personnel soignant et souvent dépassé par les nécessités de soins et de prise en charge, cela entraîne une fatigue physique et psychique. La dépression gagne peu à peu ce personnel qui risque de devenir maltraitant ou de se mettre en arrêt maladie. Il n'y a pas assez de personnel pour aider à l'alimentation des personnes les plus faibles. Du coup des plateaux repas entiers sont jetés à la poubelle. Je rappelle que le coût aliment moyen en France est d'environ de trois euros par jour pour trois repas + collations. Il y a cinq membres du personnel pour 10 résidents alors qu'en Allemagne, en Suisse, au Danemark il y a au moins un personnel pour un résident. Certes les systèmes sont différents mais nous devons pouvoir faire mieux en France si l'on regarde l'opulence que semblent montrer les grands groupes financiers qui ont décidé d'investir dans ce nouvel « Eldorado » qu’est le « Grand-Âge ». A l’heure de la crise internationale provoquée en partie par ce monde de la finance qui ne connaît comme valeur que les valeurs boursières il serait temps de mettre un peu d'ordre dans le business de l'hébergement des personnes âgées. S'il elles ne manquaient de rien, si tout était parfait, on pourrait tolérer que l'argent des familles serve à rémunérer une prise de risque, un savoir-faire, un service. Hélas la prise de risque est minime, le savoir-faire doit faire ses preuves et le service est souvent mauvais.

Une société qui abandonne ses vieux est une société décadente. C'est également une société qui se tire une balle dans le pied. Travailler bien coûte toujours moins cher que travailler mal. Il y a de plus en plus de faisceaux de preuves qui montrent qu'en investissant davantage d'argent dans le personnel et dans l'alimentation cela permettrait de faire des économies importantes de coûts de santé. Il serait temps de ne plus gérer les choses sur le court terme car il est souvent trompeur. Il faut réapprendre à prendre le temps, à faire les choses bien, à écouter les anciens qui nous transmettent leur savoir, à s'aimer et à s’aider un peu plus les uns les autres.

Vieillir est une chance qui n'est pas donnée à tout le monde. Vieillir en bonne santé est une plus grande chance encore. Nous ne vieillissons pas tous de la même façon, ni à la même vitesse. Les différences sont liées à notre héritage génétique, à notre environnement, à nos activités, à notre hygiène de vie. Il n'y a pas un facteur seul qui peut expliquer la maladie ou la dépendance. Ce sont souvent des causes plurifactorielles. Il faut arrêter de culpabiliser les gens quand ils sont touchés par le malheur. La défaite, l'échec sont partie intégrante de la vie. Chacun de nous peut un jour en faire l'expérience. C'est souvent une expérience douloureuse mais c'est souvent une expérience très riche qui vous apprend beaucoup sur ce qui est essentiel : les autres.

Nous nourrissons tous depuis le plus jeune âge un fantasme d'abandon. Nous avons tous tellement peur d'être seuls, mal aimés, abandonnés de nos proches. L'approche du terme de la vie ramène forcément à cette peur de glisser seul vers l'inconnu. Cette peur, cette angoisse est d'autant plus grande que nous sommes dans une société qui nie toute déchéance et la rejette avec mépris et indélicatesse. Encore une fois, si nous ne sommes pas tous égaux face au pouvoir d'achat, nous sommes tous égaux devant la condition humaine qui fait de nous des hommes et des femmes liées par une fraternité de destin. Cette fraternité devrait se traduire par plus de solidarité.

Tant que notre société sera dans le déni de la maladie, du « vieillir » et du déclin elle ne pourra pas voir qu'elle est en train de s'enfoncer petit à petit dans des salles mouvants et que, comme dans le tableau de Goya où l'on voit ses deux paysans qui se battent,  plus elle s'agite plus elle s'enfonce et au final, le véritable vainqueur sont les sables mouvants. (voir illustration en bas de page)

Grâce aujourd'hui aux nouvelles technologies, aux réseaux sociaux, à Youtube, à Twitter nous avons la possibilité de prendre le pouvoir ou plus exactement de faire valoir notre contre-pouvoir. Nous sommes une majorité à vouloir le bien pour nos personnes âgées. Nous devons le faire savoir. J'invite les familles qui ont des parents ou des amis en maison de retraite à se montrer plus vigilantes et plus exigeantes sur l'utilisation qui est faite de leurs économies.

Bien entendu je terminerai en disant clairement qu'il existe des maisons de retraite où tout se passe très bien, où les personnes âgées sont très bien traitées. Il serait injuste de jeter le bébé avec l'eau du bain. Il suffit parfois de quelques idées et pas toujours d'argent afin d'innover et de trouver des solutions pour améliorer quotidien de ceux qui souffrent.

Si j'ai choisi de consacrer une partie de mon temps à la gérontologie c’est que je crois que cette solidarité intergénérationnelle est possible et souhaitable. La gérontologie française n'est pas à mettre en cause dans le dysfonctionnement dont j'ai pu parler dans les paragraphes précédents. Elle n’est pas assez représentée, elle n’est pas assez écoutée. Nous avons la chance d'avoir en France une culture gérontologique pionnière qui défend l'accompagnement dans le grand âge et non pas le refus de vieillir et la recherche illusoire de l'éternelle jeunesse. Accepter de vieillir et de mourir est une démarche altruiste. Notre monde est surpeuplé et ses ressources diminuent. Comment pouvons-nous espérer vivre jusqu'à 120 ans ? Méfions-nous de l' «hubris» qui anime certains scientifiques qui jouent aux apprentis-sorciers.